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Guerre mondiale (2e) : Diem perdidi (1)

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Guerre mondiale (2e) : Diem perdidi (1)

Diem perdidi (1)

Publié le 04/07/2009 à 22:07 par clemenceaudupetitmoulin Tags : kriegsgefangenenlager 19401945 prusseorientale
Diem perdidi (1)

Photocopie de deux pages du petit carnet de poche sur lequel monsieur Gabriel Noury  (1) a écrit sa captivité.

En 1994, à partir de ce carnet, il écrit son livret dont le titre est :

 

"Diem perdidi" (2)

Rheinswein par Hohenstein

Prusse orientale

1940-1945 (3).

 

AVANT-PROPOS

 

Ne vous attendez pas à la lecture d'un roman. Je n'ai pas voulu employer un style emphatique, mais simple, direct, dépouillé, qui sied mieux à la narration.

 

Si vous avez la volonté et la persévérance de lire jusqu'au bout, vous ne le regretterez pas : VOUS SAUREZ!

 

J'ai écrit cette narration en quelques semaines, comme cela me venait à l'esprit, sans réflexion exagérée, sans véritables efforts de mémoire (tant cette période m'a marqué!), sans aucun brouillon, seulement en m'appuyant sur quelques notes tracées rapidement sur un petit carnet de poche qui ne m'a jamais quitté.

 

Tout n'est qu'exacte vérité, mais, j'ai pu, et cela se comprend, après 50 années d'intervalle, faire quelques oublis!

 

A lire, non comme un pensum, mais avec indulgence pour le peu d'intérêt que cela représente pour ceux qui n'ont pas connu les "délices" de la Guerre, de façon à bien s'imprégner des conditions dans lesquelles j'ai vécu pendant six longues années, celles qui auraient dû être les plus belles de ma vie!

 

Merci de votre compréhension.

 

Gaby Noury

25 janvier 1994

 

 (1) Dans les années 1980, nous avons rencontré monsieur Gabriel Noury à l'occasion de nos recherches sur nos cousins Clemenceau.

Même si nous ne sommes pas directement de famille, le destin des  ancêtres Noury et Clemenceau se sont croisés après la guerre de Vendée à Varades au moulin de la Grippe.

Son ancêtre meunier Guillaume Noury est fusillé au "Champ des Martyrs" en 1794. Sa veuve se remarie avec Jean Clemenceau (voir "Cousins Clemenceau du Grand Moulin" et l'article "Jean Clemenceau et ses fils Jean et Eusèbe".

Au fil du temps, en faisant plus amplement connaissance avec Gabriel, et avec son accord, nous avons pensé que son témoignage d'ancien prisonnier de guerre 39-45 avait largement sa place pour être diffuser sur ce blog.

Un cousin de notre grand-père, Marcel, a été, lui aussi, prisonnier de guerre. Il nous avait parlé de sa captivité extrêmement pénible au nord de l'Allemagne nazie, du côté de Hamburg.

L'avantage avec Gabriel Noury, comme il l'écrit par ailleurs, "Verba volant, scripta manent (les paroles s'envolent, les écrits restent)", c'est qu'il a pu se servir de son carnet de poche, écrit durant sa captivité, comme aide-mémoire et relater ainsi dans le détail son itinéraire de "Kriegsgefangener 9264" (prisonnier de guerre 9264).

Nous le remercions encore pour le prêt de son récit original (avec des dessins, des photos de l'époque...) et son accord pour sa diffusion.

Un double de son document est versé au service Archives du "Mémorial de Caen Normandie*".

Récemment, le service départemental de l'Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre d'Angers a publié un livret "L'Armée et les soldats de France entre septembre 1939 et juin 1940".

Gabriel Noury y est mentionné avec un résumé de son itinéraire.

* Dans Collections/Espace scientifique/Témoignage écrits/Diem Perdidi.

 

(2) Note de Gabriel Noury : Titus, empereur romain de 79 à 81. Né à Rome en 39 et mort en 81 après J.C. Fils de l'empereur Vespasien. C'est à Titus que nous devons le Colisée, les Thermes, l'Arc, etc. Sous son règne, se produisit l'éruption du Vésuve en 79, détruisant Pompéi, Herculanum. S'apercevant soudain, un soir, au cours d'un banquet, qu'il n'avait pas fait une seule bonne action dans la journée, s'exclama, avec tristesse : DIEM PERDIDI ! (Un jour de perdu !).

Moi, au cours de la guerre 1939-1945 (3 septembre 39 au 21 mai 1945) j'ai eu 2088 jours de perdus !!!

 

Gabriel Noury.

 

(3) Note de Gabriel Noury : "Un petit carnet de poche sur lequel j'ai écrit ma captivité en 44 pages. Il m'a fallu beaucoup de patience et de persévérance pour le relire avec une loupe 50 ans plus tard, afin d'écrire mon "DIEM PERDIDI".

 

* Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi.



Diem perdidi (2)

Publié le 05/07/2009 à 00:49 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (2)

Photo de Gabriel Noury affecté à la musique du 125 Régiment d'Infanterie comme tambour à Signy-le-Petit (Ardennes) mars 1940.

 

"Diem perdidi", c'est ce que chaque soir, je me disais, avec tristesse "un jour de perdu".

 

Relation de 5 longues et douloureuses années de captivité à Rheinswein, Prusse orientale, près des frontières de la Lithuanie et de la Russie (17 mai 1940-19 mai 1945).

 

Gabriel Noury, kriegsgefangener 9264.

 

 

"La guerre 1939-1945 (qui a fait 49 millions de morts !) se divise pour moi, en deux parties.

 

Première partie : La guerre proprement dite du 2 septembre au 17 mai 1940.

 

Cruelle séparation d'avec ma famille et ceux qui m'étaient chers, et vie à l'état presque sauvage, en pleine campagne, couchant dans des greniers, dans le foin et me déplaçant comme les camarades, à pied, avec un lourd chargement sur le dos : sac, fusil, cartouches.

Comme "voltigeur" au 125e Régiment d'Infanterie, je devais me tenir le plus près possible de l'ennemi pour le surveiller, passer le premier à l'attaque.

Rien de bien séduisant !

Coupe de forêts à 1 m de hauteur pour soi-disant arrêter les chars, creusement de profondes tranchées, enfin des travaux pénibles qui m'épuisaient fortement. Un séjour à l'hôpital de Morhange.

Dans l'est près de Forbach, une grande partie de ma compagnie fut décimée.

Déplacement de mon régiment vers le nord, près Maubeuge. Affecté à la Musique, pendant un certain temps comme Tambour, c'était de la chance, car ceux qui jouaient de la trompette ou du clairon, avaient les lèvres collées à leur instrument, car l'hiver 39/40 était rude : beaucoup de neige et -28°.

Les moteurs de tous nos camions claquaient par le gel ! Et nous nous passions notre vie dehors !

Enfin, je fus muté au 6e Génie comme dessinateur (ils avaient confondu sur mon livret militaire "typographe" et "topographe" !).

Je devais aller sur le terrain faire des relevés pour ensuite dessiner des plans de casemates !

Moi qui n'y connaissais rien, cela me donnait des sueurs froides, mais en forçant un peu mon talent (!!!), j'ai réussi à donner le change.

Heureusement (?), je fus "sauvé" par l'attaque subite et brutale des armées allemandes qui, à partir du 10 mai 40, déferlaient à travers la Belgique, se dirigeant vers la France, écrasant tout sur leur passage. Les populations civiles fuyaient vers le sud.

Ce fut la débâcle !

Nos troupes passèrent à l'attaque.

Le 11 mai 1940, nous partons à 3 heures du matin.

Direction la Belgique. Nous marchons jusqu'à Dinant.

Dans la forêt de Corenne-Florenne, des escadrilles d'avions allemands nous attaquent en piqué. Nous nous faisons bombarder et mitrailler pendant des heures durant.

Le lundi 13, j'ai tourné, sans cesse, autour d'un arbre, pour éviter les balles de mitrailleuses. L'avion me fonçait dessus et j'avais l'impression que je voyais les yeux de l'aviateur qui voulait me tuer.

Dès qu'il était passé près de moi, il fallait que je me retourne aussitôt car il revenait à la charge par derrière !

Cela a duré 5 heures. Un enfer qui a paru une éternité.

Ma capote était criblée de balles, car elle dépassait la largeur du tronc. J'étais en sueur et j'avais très peur (nous étions presque tous dans le même cas).

Les arbres étaient très espacés et je n'avais aucun refuge.

Et le lendemain, nous avons été bombardés pendant 14 heures !

Nos camions, près de nous, chargés d'obus, sautaient et parfois, nous nous trouvions à moitié ensevelis par la terre.

Nos troupes désemparées, après avoir échappé chaque minute à la mort, refluèrent en France, vers Maubeuge.

 

Fin de la première partie.

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem Perdidi.

 

 

Diem perdidi (3)

Publié le 06/07/2009 à 00:39 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (3)

Photo d'une carte de l'Europe annotée par Gabriel Noury avec le trajet effectué de mai 1939 à mai 1945 :

"Guerre 1939-1945 : Presque 6 ans absent de chez nous = 68 mois 1/2.

Guerre (en France) = 8 mois 1/2.

Captivité (Allemagne) = 55 mois 1/2 = 17 mai 40 (en Prusse orientale, près Lituanie).

Captivité (Russie) = 4 mois 1/2 = 19 mai 45 retour en France, à Marseille.

21 mai 45 à Angers".

Aller=Points noirs

Retour=Points rouges

 

Deuxième partie : Prisonnier de guerre du 17 mai 1940 au 19 mai 1945.

 

Le 17 mai, fête de Juliette, j'échappe encore à la mort dans la forêt de Morman, puis dans les champs, à Aulnoye.

Dans le village de Berlaimont, nous n'étions plus que trois soldats français : un lieutenant-major, un camarade, Raymond Milcent et moi-même.

Poursuivis par les bombardements, nous nous réfugions dans une cave de maison.

On entendait les canons détruire une par une les maisons. On se disait, tout à l'heure, ce sera notre tour.

Avec nous, il y avait 3 ou 4 civils qui n'avaient pas fui et qui se cachaient comme nous.

Un silence, le bombardement avait cessé.

Ouf ! Au bout d'un certain temps, entendant du bruit à l'extérieur, j'ai voulu voir et je suis sorti prudemment de la cave, mais je me suis trouvé soudain face à un allemand, revolver au poing, qui me visait à la tête !

Alors, d'un bond, dont je ne me serais jamais cru capable, j'ai littéralement plongé la tête la première dans la cave, m'étalant sur le sol au milieu de tous !

 On nous a fait sortir un par un. Sorti le premier, j'arrive dans la rue et là, sur le trottoir, en face, un soldat allemand me met en joue avec son fusil !

J'ai cru ma dernière heure venue ! Heureusement, un ordre bref d'un officier a arrêté le geste du soldat !

Ouf ! Alors, je me suis mis à courir tout seul jusqu'au bout de la rue, car je venais d'apercevoir une colonne de chars français (cocarde tricolore) qui traversaient.

Arrivé sur eux, cruelle déception ! Ils étaient prisonniers ! J'ai, dans un geste inconscient qui aurait pu me coûter cher, saisi la gourde qui pendait au ceinturon d'un Allemand près d'un char et bu une gorgée de... schnaps, à son grand étonnement.

Mais il ne m'a rien fait, déclarant seulement : "Sie sind ein Gefangener !" "Vous êtes prisonnier !". Le lieutenant-major et mon camarade me rejoignirent. Ca y est, nous étions prisonniers !

Ca fait vraiment un drôle d'effet !

Regroupés avec de nombreux autres soldats français, nous formions une colonne pitoyable, l'air abattu, le désespoir dans l'âme, sans ressort.

Nous avons marché, marché, vers la Belgique...Beaumont, Philippeville, Dinant (malgré notre tristesse et notre fatigue grandissante, j'ai quand même admiré cette jolie ville, sur les bords de la Meuse), puis plus tard, après d'épuisantes marches, Rochefort et Hadamar.

Là, nous avons reçu quelques soins. En ce qui me concerne, quelques plaies dûes à des éclats de bombe à un genou et aussi de nombreuses ampoules sous les pieds, car il faisait très chaud et dans des bottes en caoutchouc, je vous laisse deviner !

Il faisait tellement chaud dans ce mois de mai, qu'en marchant, on puisait rapidement son quart dans des mares où des cadavres de vaches gisaient, que, sans penser à la pollution, on n'aspirait qu'à se désaltérer ! et pourtant l'odeur était infecte ! Nous sommes, contrairement à ce qu'on était en droit de penser, traités avec humanité, sans morgue, sans haine... pour l'instant.

 

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi". 

 

Diem perdidi (4)

Publié le 07/07/2009 à 11:21 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (4)

Photo du camp du stalag 1 B (ou I B) d'Hohenstein en Prusse orientale (maintenant situé en Pologne).

Voir le site d'où est extraite cette photo (sans mention de date, tirée du livre de Zofia Dudzinska "Un camp de prisonniers à Olsztynek") :

http://www.cecile.dutrone.freesurf.fr/ 

Sur Google, en tapant "Stalag 1B Hohenstein", on  découvre de nombreuses références et autres photos sur ce stalag.

 

 

Direction Saint-Vith, près de la frontière allemande, en province de Bastogne.

Du 9 au 22 mai, j'ai été 10 nuits sans dormir et 5 jours sans manger, en faisant 100 km en 3 jours ! J'étais exténué ! J'attrape une petite angine.

Maintenant, nous mangeons soupe et confiture (orge et glands grillés) et un peu de margarine et nous sommes inactifs toute la journée. Aussi, ça tourne dans notre tête.

Nous essayons de deviner ce qui se passe en France, à Angers...un cafard monstre.

"Mais non, vous n'avez pas besoin d'écrire à votre famille, vous serez libres dans 15 jours !" nous disaient-ils !

Nous quittons Hadamar le 27 après-midi, pour Diez-Ost, à quelques kilomètres. Là, on nous enferme dans un camp de prisonniers : poste de guet, gardes, fusils-mitrailleurs. Nous ne sommes pas bien nourris, tout juste de quoi ne pas mourir de faim.

Le 28 mai, nous quittons le camp et prenons le train à Saint-Vith et Limburg pour une destination inconnue.

Pendant 2 jours et 2 nuits, nous sommes enfermés, à 50, dans un wagon à bestiaux. Nous ne pouvions même pas nous coucher ! Et pour ces 2 jours un tout petit bout de pain et un bloc de margarine, qui, par la chaleur, fondait sur nous ! Rien à boire.

A un arrêt du train, dans une petite gare, j'avais tellement soif, que j'ai, avec difficulté, car l'ouverture grillagée ne le permettait guère, tendu mon quart de soldat à des soldats allemands en leur demandant un peu d'eau "Wasser, wasser !".

L'un m'a pris le quart et me l'a rejeté à la figure avec force. Je n'ai pas insisté.

Pour nos besoins naturels, une seule solution : faire dans une de nos chaussures, la faire passer de mains en mains au-dessus de nos têtes et la vider pendant la marche, sans se faire voir !

Quelle humiliation et quelle déchéance ! Il faut y passer pour le savoir.

Le mercredi 29 mai, nous traversons Berlin, vers 14 heures. Les sentinelles nous mettent en joue quand nous sortons la tête ! Nous traversons le "couloir de danzig" et nous passons en Prusse-Orientale.

Nous avons traversé les villes de l'Allemagne de l'Est et la campagne avec de nombreuses forêts, mais c'est assez monotone.

En Prusse-Orientale, Marienburg (Malbork), Osterode (Ostrada). Ici, il y a d'innombrables lacs.

Nous arrivons ensuite à Hohenstein. Nous passons devant une sinistre forteresse où repose le maréchal Hindenburg, c'est Tannenberg ! A 30 km de la frontière polonaise, à côté du méridien passant à Koenisberg, près d'Allenstein.

Maintenant, nous sommes parqués dans un immense camp de concentration. Nous sommes une trentaine de mille de prisonniers répartis dans une quinzaine d'immenses baraques basses, noires, sinistres (2000 par baraque). Des planches des 2 côtés comme couchettes. Pas question, bien sûr, de se déshabiller pour dormir.

Deux mille dans une seule pièce, c'est infect ! Il y a aussi une baraque pour environ 2000 civils, femmes et enfants. C'était horrible à voir.

Nous étions, nous, certes, à plaindre mais nous plaignions encore plus ces femmes et enfants, polonais, lituaniens, ou autres pour qui ce devait être un vrai calvaire !

Nous touchions, le matin un bol d'orge et de glands grillés, le midi rien, et le soir un peu de pain noir et de la margarine.

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".

Diem perdidi (5)

Publié le 10/07/2009 à 08:22 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (5)

Photo d'un dessin de Gabriel Noury du Stalag 1B à Hohenstein (Prusse orientale).

Légende du dessin : "Vous, qui franchissez le seuil de cette porte, perdez toute Espérance ! " (Enfer de Dante).

Nous étions entassés 2000 par baraque en bois, comme ci-dessus, sur ce dessin rudimentaire, dans un immense camp de concentration Stalag 1B à Hohenstein*.

30.000 prisonniers au total, dans le dénuement le plus complet. Il y avait aussi 2000 femmes et enfants lituaniens ! c'était terrible. Plusieurs rangées de barbelés épaisses de 1 m et hautes de 4 m nous enlevaient toute envie de fuir ! De nombreux miradors avec des soldats armés, des projecteurs qui nous balayaient sans cesse... Et la famine qui nous décimait chaque jour ! ...Et ni eau, ni sanitaire !".

Le gros trait noir, en forme de Y, est un petit ruisseau pour l'écoulement des eaux usées".

 

La discipline était extrêmement rigoureuse : pas de bruit, ne pas essayer de sortir de la baraque sans autorisation. Deux fois par jour, les gardiens armés jusqu'aux dents, encadraient une trentaine de prisonniers pour les emmener dans une baraque spéciale, afin qu'is puissent faire leurs besoins.

Là, dans une grande pièce tout en longueur, une immense fosse d'aisance, large d'un bon mètre et longue d'une quinzaine de mètres s'offrait à nous.

Deux immenses fûts d'arbres (environ 12 cm de diamètre), un à 50 cm de hauteur, l'autre à environ 80 cm, un peu en retrait du premier, nous permettaient, premièrement de nous "asseoir", en dégageant nos fesses bien en arrière, pour plus de commodité, et deuxièmement de nous appuyer le haut du dos pour maintenir la stabilité indispensable, sans quoi, nous aurions chu dans ce magma malodorant et...inquiétant., car le trou était profond.

Imaginez, si vous le pouvez, trente paires de fesses, au côte à côte, sur une barre de bois qui ondulait d'une manière troublante au-dessus de la fosse par le poids qu'elle supportait !

C'était toujours une extrême frayeur qui n'aidait en rien à la laborieuse besogne !

Et comme on ne mangeait pas grand'chose.

Comme papier...c'était un véritable problème, car nous n'en avions pas ! Par petits bouts, extrêmement réduits...le livret militaire a bien fait les choses !!

Dès le début, deux pauvres types furent tués, l'un pour s'être approché d'un peu trop près des fils de fer barbelés qui nous entouraient et l'autre, pour avoir uriné, un soir, le long des baraquements !

Ca nous refroidissait.

Nos journées se passent en rasssemblements : debout à 4 heures chaque matin. Comptage obligatoire et laborieux : en files indiennes, des gardiens nous comptent, mais ils doivent répéter l'opération de nombreuses fois. 

Nous sommes dehors, près des baraques et nous prenons un malin, mais dangereux, plaisir à bouger sans se faire remarquer, si bien que le compte n'est jamais juste ! Alors, hurlements, menaces.

Une attente, en file, dehors, est nécessaire pour l'eau tiède baptisée café, 4 heures environ.

Et le soir, c'est pire pour la distribution du pain noir.

Moi, contrairement à d'autres qui avaient conservé leur gamelle militaire, je n'avais réussi à piquer, en cours de route, qu'une minable assiette plate en métal. Et pour recevoir le divin breuvage du matin, je devais passer la dite assiette à travers le réseau de barbelés. La louche de café, versée par le soldat allemand, je devais retirer le bras chargé, mais les quadrillages du barbelé, des rectangles en hauteur, m'obligeaient à repasser l'assiette à la verticale !

Et le jus, obéissant à la loi sadique de la pesanteur, tombait sur le sol !!! Tintin pour le café !

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".

Diem perdidi (6)

Publié le 14/07/2009 à 11:10 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (6)

Deux photos du stalag 1 B extraites du site anglophone "WWII Memories" à l'article "Frederick Angus Leighton" : http://www.wwiimemories.com/helpL.htm

 

 

Nous sommes arrivés ici le vendredi 30 mai. Le matin et le soir, il fait très froid. Que sera-ce si nous sommes là l'hiver ? Nous devons apprendre les ordres en allemand.

La faim nous tenaille. Certains n'hésitent pas à donner leur alliance, leurs bagues, pour un morceau de pain qu'un type, malade ou cafardeux, consent à échanger.

Dans ces baraquements, il n'y a que 2 fenêtres à chaque bout. La plupart des prisonniers, hagards, abattus, faibles à l'extrême, restent allongés sur leur plancher.

Et quand, dans un sursaut, pour ne pas sombrer dans le désespoir, voire la folie, on se tient debout devant une fenêtre, que voit-on ?

Une ou des civières portées par des gardiens et qui vont finir leur dernier trajet vers un lieu d'où on ne revient pas.

Encore un, encore d'autres morts de faim ! Comment, dans ce cas, garder encore une lueur d'espoir ?

Nous sommes à Hohenstein (la pierre d'en haut), en Prusse orientale, près d'Allenstein, près du méridien passant à Koenigsberg, à 30 kilomètres de la frontière polonaise, mais à plus de 2000 kilomètres d'Angers !

Un cafard monstre, bien sûr ! Pas de nouvelles de France, encore moins de la famille. Ah ! si nous pouvions écrire.

Mais la Croix-Rouge, évidemment, dans ce grand branle-bas, ne peut pas encore se mettre en place.

C'est la guerre, hélas, avec tous ses tourments ! Une hantise, une cruelle obsession règne qui se traduit par ces quelques mots : "J'ai faim...et qu'est devenue ma famille ?".

Parfois, un gardien vient demander s'il y a un ou deux volontaires pour effectuer une corvée, hors des baraquements. Cinquante ou cent se proposent immédiatement, croyant trouver un peu de bonheur (!) dans cette sortie qui les libérerait mentalement de leur triste sort !

Le dimanche 9 juin 1940, un prêtre français vient dire la messe dans notre baraque : 40 personnes y assistent.

Le lundi 10, mon camarade Gasnier de Martigné, et moi-même, réussissons à obtenir la permission de sortir pour aller charger deux camions de charbon pour les douches !

Puis, nous allons 5 fois à la gare de Hohenstein pour ramener des sabots de bois.

La ville paraît neuve et est pavoisée, énormément, non en notre honneur, mais pour fêter la victoire.

Des nouvelles, plutôt des rumeurs, circulent constamment, souvent issues d'imaginations débridées, d'espoirs naissants ou déçus.

C'est "Radio-Bidon" et "Radio-Barbelés" qui font vibrer les têtes et les coeurs ! On se saoule de "on m'a dit" ou "si, si c'est vrai, il paraît que..." qui nous plongent dans d'euphoriques moments ou dans des accès de désespoir. Douche écossaise permanente !

"Ca y est, c'est du peu : l'Italie vient de déclarer la guerre à l'Allemagne !"...mais le lendemain, nous apprenions que c'est à la France !!! Soyons quand même optimistes ! 

 

A suivre.

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".

 

Diem perdidi (7)

Publié le 16/07/2009 à 17:12 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (7)

Photo de Gabriel Noury en juin 1940 à Rheinswein en Prusse orientale.

Légende de la photo : "Les prisonniers de guerre français (Kriegsgefangener) devant le Bunker (à gauche de la pompe à incendie).

C'est notre palais. Nous couchons, évidemment, sur des planches. Peu de fenêtres. c'est dans le petit village de Rheinswein, près d'un très grand lac.

Je suis le troisième, à partir de la droite (gardien allemand non compris)".

 

Le 11 juin, nous passons aux douches, au pas cadencé, et nos hardes vont à la désinfection. Puis, on nous fouille, c'est facile...mais je réussis, avec un culot monstre, à passer à travers de cette fouille et je garde mes quelques petites, mais précieuses affaires !

Le lendemain 12, deuxième fouille, idem pour moi ! Je suis content de les avoir bernés !

Le 13, R.A.S

Le 14, nous passons à la photo, comme des condamnés. Il paraît que nous allons bientôt partir. 

Le samedi 15, on nous dit qu'une centaine de prisonniers vont aller travailler chez des fermiers (il y a deux jours, nous apprenions la prise de Paris !). 

Le dimanche 16, messe à 9 h 30. Désignés pour partir vers la ville de Ortelsburg, Rouault et moi allons dormir dans une tente pour partir demain matin.

Malheureusement, nous devons nous séparer de Gasnier et de Biemer.

De 10 heures du matin au coucher du soleil, il fait une chaleur torride. Le feu solaire et les poussières (d'étranges trombes) nous brûlent.

Mais le matin et le soir, il fait froid. Dur pays !

Nous dormons à même le sol, dehors, il fait tellement froid qu'on ne peut tenir, nous marchons sans cesse. A 3 h 30 du matin, rassemblement, et à 6 h 30, nous arrivons à la gare de Hohenstein.

Lundi 17, nous partons en train pour Ortelsburg. Nous passons par Allenstein, Berting et arrivons à Ortelsburg.

De là, un camion nous emmène, nous traversons Erben et, après un trajet de 19 km, nous arrivons le soir à Rheinswein.

Là, on nous installe dans un hangar, où habituellement, se trouvait la pompe à incendie. Petite construction en pierre, sans prétention, mais qui nous semble un palais des mille et une nuits, à côté de nos sinistres et écoeurants baraquements en bois, lourds et aplatis sur le sol, puants de la sueur de 2000 poitrines serrés comme des sardines.

Nous sommes 22 dans ce "bunker" comme le disent nos deux gardiens. Un plancher de chaque côté, à 80 cm de hauteur, nous sert de lit. Ca ira. On referme les deux lourds battants sur nous et seules 4 petites fenêtres, aux barreaux de fer, nous permettent de recevoir un peu de lumière. Première nuit dans ce palace !

 

A suivre.

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".

 

 

Diem perdidi (8)

Publié le 19/07/2009 à 16:34 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (8)

Dessin de Gabriel Noury (Plan de la région) : "Situation de Rheinswein".

 

De bonne heure, le lendemain matin, on nous distribue aux marchands d’esclave qui, avant de nous accepter, nous palpent les biceps, nous scrutent du haut en bas, pour bien s’assurer que nous pourrons vraiment faire leurs travaux !

Je me souviens avoir déclaré, il y a quelques jours, lors d’un interrogatoire pour connaître notre profession : « Je suis cuisinier ! ». Espérant ainsi avoir quelque chance de mieux manger ! Car nous crevions de faim.

Nous sommes ainsi vingt-deux à être répartis dans les environs. Qui chez un fermier, qui chez le pêcheur, le cordonnier ou le meunier.

Le « Kreisgaüleiter », chef du canton, propriétaire de la plus grande exploitation agricole du coin et membre influent du parti nazi, Herr Bubel (Boubolle), s’empare d’une dizaine de prisonniers pour ses besoins personnels. Volumineux, ventripotent, la face ronde et luisante comme une grosse pomme sortant d’un bain d’huile avec, au milieu, deux petits yeux comme en ont les porcs, il nous fit un merveilleux discours d’accueil, ponctué de nombreux et rassurants sourires, qui nous auraient certainement touchés au plus profond de nous-mêmes si nous avions pu comprendre un traître mot ! Volubile…mais en… allemand !

A notre arrivée à la ferme, Frau Bübel, les deux poings plantés sur les hanches, qui étaient fort larges, comme tout le reste, nous fît le même accueil. La seule chose que nous avons comprise, c’est la grande table disposée dans la pièce, et surtout les nombreuses galettes de blé noir qui nous provoquaient avec insolence !

« Na, Essen, Essen ! ». On ne se le fit pas dire deux fois ! Quel festin, mes aïeux ! Enfin, manger à sa faim, on n’y croyait plus.

Le 18, nous partons, bien sûr encadrés par deux sentinelles en armes, comme toujours, et nous allons biner des betteraves dans un champ immense. Nous, Français, rencontrons sur place deux polonais qui travaillaient déjà pour le Kreisführer . Avec forces mimiques, on arrivait quand même à se comprendre, enfin, un peu. Le soir, courbatures bien tassées, mais bonne fatigue quand même. Coups de soleil. Mais avons mangé à notre faim dans la journée. Les gens nous traitent bien, mais il faut travailler dur, très dur.

La rumeur, des rumeurs… « Radio-Barbelés » nous annonce toujours des mauvaises nouvelles, mais, nous ne voulons croire que les bonnes (fausses aussi) de « Radio-Cigogne » !!!

Mais la vie, ici, est certainement plus acceptable que dans ces baraquements concentrationnaires ! Mais de quoi demain sera-t-il fait ?

Une de nos principales hantises…c’était manger ! Il y a quand même du progrès. Pour l’instant, il faut être prudent, nous avons…suffisamment.

Je pense à notre arrivée au Camp IB, à Hohenstein : rompant dangereusement nos rangs, nous nous sommes précipités sur un tas d’épluchures de pommes de terre (près des cuisines), plats réservés aux centaines de gardiens allemands, épluchures crues bien sûr, que nous avons dévorées comme des loups affamés !

Aussitôt, branle-bas de combat ! Les projecteurs de tous les miradors du camp nous balayèrent de leurs faisceaux lumineux, et les gardiens, le doigt sur la détente de leur mitraillette, nous intimèrent, en hurlant, l'ordre de rentrer dans les rangs.

Adieu, patates pourries ! La faim...la faim...

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".

 

 

Diem perdidi (9).

Publié le 25/07/2009 à 11:53 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (9).

Plan du "burg" de Rheinswein par Gabriel Noury : "Rheinswein, Prusse orientale, 17 juin 1940 - 24 janvier 1945 (prisonnier du 18.05.40 au 19.05.45).

 

Le jeudi 20, la radio et les journaux, que les Allemands nous mettent avec délices sous le nez, nous apprennent que la Wehrmacht, en un V gigantesque et rapide, est aux portes de Tours !

J'ai peur pour Angers. Est-ce vrai ? Je n'y crois pas.

Hélas, le 22, au matin, on nous dit que la France a capitulé, qu'elle a signé la Paix ! Une tenaille me serre le coeur. Que va-t-il se passer, maintenant ? Reverrai-je la France et ceux que j'aime ?

Pour nous "récompenser" de cette "bonne" nouvelle, nous avons repos le dimanche 23 et nous devons absolument nous baigner dans le lac de Rheinswein !

C'est le soir, l'eau est bonne...heureusement !

On nous apprend que Pétain a signé la Paix le 23, à 3 heures (matin ou soir ?).

Après le bain, la douche...froide !

Le lendemain 24, très dure journée de travail : terrassements, mettre la terre dans des petits wagons "Décauville" et les pousser sur les rails quelque peu disjoints.

Certains Français, habitués aux travaux durs, font cela avec facilité, voire même avec un excès de zèle évident qui nous met, nous les pauvres bureaucrates, dans des situations pénibles, physiquement et moralement.

Je suis exténué, vidé ! Certains sont comme moi.

Cinq cent mille soldats et généraux français auraient capitulé.

Notre confiance et notre ferme espoir dans la Victoire en prennent un rude coup. Le moral vacille et tout va mal.

Pour la 3ème fois, on nous annonce que l'Armistice a été signé dans la forêt de Compiègne le 25 juin, à 1 h 30.

Que s'est-il passé en France ?

Je crains le pire, pourvu que les civils ne soient pas martyrisés !

Pour ma famille, j'ai peur.

Le 27, pluie pour la première fois ! Nous faisons toujours 11 heures de durs travaux par jour.

Le vendredi 28, nous faisons 12 heures de travail : nous plantons d'innombrables choux dans d'immenses champs !

Et pour manger, un peu de lait babeurre et du pain noir sec !

Michael Bubel, notre patron, se fiche de nous, c'est un avare, car nous faisons un très dur travail.

Aussi, en fin de journée, est-ce la fatigue, la vue qui baisse ou un manque subit d'expérience, nous sommes étonnés de voir qu'une partie des choux a été piquée à l'envers : les feuilles en terre et la tige se dressant fièrement vers le ciel ! Vengeance !

Oui, mais quel orage verbal, quels hurlements et menaces de nous faire fusiller dès que le cher Gauleiter s'est aperçu des dégâts !!!

"Sabotage, sabotage " ! Ce seul mot suffisait à nous faire passer pour les pires ennemis du Reich !

Il a fallu toute la diplomatie et la force de conviction d'un de nos camarades, Suatton, qui par bonheur, est de nationalité suisse, pour nous éviter les pires ennuis !

Nous lui vouons une reconnaissance éternelle ! Sa connaissance de l'allemand nous a sauvés.

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".

Diem perdidi (10)

Publié le 25/07/2009 à 12:17 par clemenceaudupetitmoulin
Diem perdidi (10)

Photo de Gabriel Noury avec ses vaches à Rheinswein, Prusse orientale (14 août 1940). A cette occasion, il nous gratifie d'un poème dont voici l'extrait final :

"...Je garde et suis gardé, quelle idiote trouvaille !/ Pendant combien de temps faut-il que je travaille / Et pour le Roi de Prusse et pour tous ces Teutons ? / Hélas, je n'en sais rien. Allons, vaches, partons, / Voici l'heure ! Une autre sonnera, c'est l'Heure "H" / Où moi, je partirai, criant : "Bande de Vaches !".

 

Le temps se gâte lui aussi : orage avec éclairs.

Le dimanche 30, nous nous occupons des vaches. L'une d'elles tombe dans un fossé profond et s'enlise ! On ne lui voit plus que la tête. On court chercher des grosses cordes qu'on lui passe sous la tête et autour des cornes et, à dix, nous tirons, tirons ! C'était effrayant. 

La pauvre bête faisait des efforts pour s'en sortir et nous, nous tirions si fort que j'avais peur que la tête se détache !!!

Au bout d'une demi-heure d'efforts conjugués, nous avons quand même réussi à la sortir de son piège gluant.

Nous étions surpris, mais il paraît que c'est fréquent. Elle a quand même bien failli mourir étouffée !

L'après-midi de ce dimanche, on nous autorise, toujours bien gardés, à nous baigner dans le lac. Un camarade prisonnier manque de se noyer !

Décidemment...Pluie, orage.

Le lendemain 1er juillet 1940, soupe aux myrtilles. Pouah ! Cela surprend désagréablement. Enfin, c'est prussien !

Je suis comme un romanichel, mon pantalon est tout déguenillé et je marche les pieds nus, n'ayant plus de chaussures, rien, plus rien à me mettre. C'est vraiment la misère, le dénuement complet. J'ai honte.

Jeudi 4 juillet, on nous emmène  en camion pour effectuer des chargements de potasse. Quelle saleté ! Le patron de la petite épicerie (presque vide), Gustav, un grand homme mince et élégant, courtois, a pitié de moi. Après m'avoir fait couper un peu de bois pour sa cuisinière, il m'offre deux bocks de bière. Ca fait du bien !

Vendredi 5, nous prenons une douche, dehors bien sûr, et nous rentrons à 17 heures et nous nous couchons.

On nous apprend que l'Angleterre et la France ont rompu les relations diplomatiques et que les Anglais attaquent les Français (1) !

Sans blague ! Les Anglais couleraient nos navires en Méditérranée.

Nos gardiens vont nous quitter pour faire de "l'occupation" en France. En rentrant de travailler de chez Bubel, pour nous rendre à notre bunker, nous marchons au pas cadencé en chantant la "Madelon" et en faisant "tête droite", face aux prisonniers déjà rentrés de leur boulot et, tournant ainsi la tête aux Allemands qui venaient chaque jour nous narguer sur le petit pont qui nous amène à notre dortoir !

Tous les soirs, défilé-promenade des élégantes Gretchen au moment où la lourde porte du hangar à pompe à incendie se referme sur nous.

Des quolibets fusent à notre égard, on se moque de nous, on nous insulte.

Mardi 9, notre brave gardien Emil prend une cuite pour son départ.

Les deux gardiens qui le remplacent sont méchants et nous en font voir de toutes les couleurs. Ils sont mal vus par les habitants du patelin.

Finie notre relative tranquillité. Hélas ! Nous nous plaignons. Ils nous font lever le soir et rester en chemise dans la rue !

Le lendemain même, ils sont renvoyés dans leur compagnie ! Bravo ! Ils nous menacent ! On s'en fout !

Deux autres gardiens les remplacent. L'un deux est assez sympathique, mais le second, un trouillard de la plus belle espèce, ne veut pas quitter son fusil et nous frappe avec. Un pauvre type !

Son copain se moque de lui et nous dit : "Er ist ganz verrückt" (2) !".

Le jeudi 11 , nous avons l'autorisation de nous baigner dans le lac (car, évidemment, nous n'avons aucun autre moyen de faire notre toilette, pas d'eau dans le bunker).

Le vendredi 12, nous mettons en boîte le nouveau "Wachmann" (gardien) et nous lui disons qu'il a besoin de voir le médecin !

La nièce du patron, qui parle un peu le français, s'en offusque et dit d'un air outré : "Oh ! Monsieur !".

 

(1) Le 3 juillet1940, la Royal Navy attaque la flotte française amarrée dans la base de Mers el kébir, craignant qu'elle ne passe aux mains des Allemands.

 

(2) "Il est complétement cinglé  !".

 

 

- Article dans la rubrique "Guerre mondiale (2ème) : Diem perdidi".



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